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Emb[ART]belés

Destins des oeuvres de prisonniers de guerre (1940-1945)


Proposée par l’Ethnopôle GARAE, l’exposition Emb[ART]belés. Destins des œuvres de prisonniers de guerre (1940‐1945) met à l’honneur les arts graphiques des soldats français détenus dans les camps allemands (Oflags, Stalags et Kommandos de travail).

Dans un style figuratif, sans pathos et parfois avec humour, ces œuvres saisissent la vie derrière les barbelés : les compagnons d’infortune, l’ennui, l’attente, l’intimité des baraques, les travaux auxquels les hommes de troupe sont astreints, les débrouillardises, ainsi que les jeux et les moments de convivialité.
Ces peintures et dessins connurent un grand succès dans toute la France, aussi bien sous le régime de Vichy que sous le Gouvernement Provisoire de la République Française : présenté comme l’avant-garde de la Révolution nationale, l’Art des camps est envisagé tout autrement par les opposants au régime de Vichy et aux nazis, à savoir comme l’expression du « troisième front de la Résistance ».
Cette exposition entend faire connaître, au‐delà de leur teneur documentaire et de leur instrumentalisation, la valeur artistique de ces créations mises à l’honneur pendant l’Occupation et à la Libération, ainsi que leur devenir, partagé entre silence et oubli, jusqu’au début du XXIe siècle.
Elle propose un focus sur quatre artistes d’Occitanie : Louis Cazals, Laurent Escap, Marcel Delaris et Georges Pacouil.

Un parcours chrono-thématique

1 – Introduction

Le contexte historique
Le 3 septembre 1939, à la suite de l’invasion de la Pologne par les armées du IIIe Reich, la France déclare la guerre à l’Allemagne. Massés dans leurs lieux d’affectation ou sur les frontières de l’Est, les soldats s’apprêtent à en découdre avec un ennemi qui, curieusement, ne vient pas. Commence alors la Drôle de guerre, huit mois d’attente et de désœuvrement. Tout change brusquement à partir du 10 mai 1940 lorsque les troupes allemandes se tournent vers l’Ouest, écrasent les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et déferlent sur le sol français. Le 14 juin, elles défilent dans Paris. Débâcle de l’armée, exode des civils, fuite du gouvernement à Bordeaux, la France semble au bord du gouffre. Le 17 juin, le maréchal Pétain, nouveau chef de gouvernement, appelle à cesser les combats et demande l’armistice. Signé cinq jours plus tard, il scelle le sort de 1 800 000 français, prisonniers de guerre : ils resteront aux mains des vainqueurs jusqu’à la signature d’un accord de paix qui ne verra jamais le jour. Si certains bénéficient d’un rapatriement anticipé, un million ne rentrent en France qu’à la Libération. Parmi ces « embarbelés », pour emprunter à Louis Walter, journaliste à L’indépendant son néologisme, des milliers d’artistes. Leurs créations ont joué un rôle méconnu dans cette captivité autant, ensuite, que dans les mémoires de cette détention. C’est ce que propose de découvrir cette exposition : le quotidien des prisonniers, leurs activités artistiques, la situation de leurs épouse et enfants, la circulation des œuvres dans la France des Années Noires et le sort de celles-ci de la Libération à aujourd’hui, notamment à travers les créations graphiques de quatre peintres d’Occitanie (Laurent Escap, Marcel Delaris, Georges Pacouil et Louis Cazals).

2 – Être KG (Kriegsgefangenen) : vivre « encagés »

La vie quotidienne dans les Stalags, les Oflags et les Kommandos de travail
Tous les prisonniers de guerre (Kriegsgefangene en allemand) bénéficient de la protection de la Convention de Genève de 1929 qui leur assure d’être traités avec humanité, respect et dignité. En théorie du moins. Du fait des lois raciales en vigueur dans le Reich, les prisonniers coloniaux et nord-africains sont cantonnés dans les Frontstalags, situés dans la France occupée, tandis que les prisonniers métropolitains, répartis entre Oflags pour les officiers et Stalags pour les hommes de troupes, sont acheminés vers l’Allemagne et les territoires annexés d’Europe centrale. Les captifs français se trouvent dans une situation pour le moins paradoxale car ils sont aux mains d’un ennemi avec lequel leur pays collabore. Le Gouvernement de Vichy, considérant que son autorité dépend étroitement de sa capacité à s’occuper des « Chers Absents », enjambe certaines dispositions de la Convention. Ainsi, à l’automne 1940, il se substitue aux États-Unis en tant que puissance protectrice de ses propres prisonniers et crée le « Service Diplomatique des prisonniers de guerre », chargé de négocier directement avec les autorités allemandes.





3 – Des muses derrière les barbelés

Créations et expositions dans les camps
Dans les Oflags, les Stalags et les Kommandos, la vie intellectuelle et artistique reprend, de façon parfaitement licite. « Encourag[er] les distractions intellectuelles » figure dans la Convention de Genève. Cela relève aussi de l’intérêt bien compris des autorités allemandes et du Maréchal Pétain. Les premières redoutent que l’ennui ne génère la révolte chez les captifs. Le second sait que son autorité repose, en partie, sur sa capacité à les protéger et à obtenir leur libération. Dépourvus de tout aux premières heures de la captivité, les prisonniers de guerre bénéficient par la suite des envois de la Croix Rouge et d’autres associations caritatives (YMCA notamment) ou encore du Gouvernement de Vichy. Dans les baraques, théâtre, bibliothèque, atelier de peinture et salle d’exposition voient alors le jour. Mais licite ne signifie pas libre. La surveillance et la censure des autorités des camps – dont témoigne le tampon rouge « Geprüft », « vérifié » - entraînent inévitablement prudence et autocensure chez les K.G.




4 – Présences de l’Absent

La vie des familles, sans époux et sans père
La situation est particulièrement compliquée pour les épouses des captifs qui doivent gérer seules le quotidien et maintenir, coûte que coûte, la cohésion familiale. Pour cela, il y a le courrier qu’elles envoient à l’Absent et reçoivent de lui. Mais deux lettres de vingt-sept lignes et deux cartes postales de sept lignes par mois, écrites au crayon à papier pour permettre à la censure de s’exercer, ne permettent guère l’expression des sentiments et la circulation des nouvelles. Il y a aussi les colis, tout aussi surveillés, qu’elles composent, sans tickets de rationnement supplémentaires et au prix de privations. Ils sont autant une façon d’améliorer le quotidien de l’époux que de témoigner de la persistance des sentiments. Il y a enfin ces autels domestiques où trônent les photos du mariage, de l’époux au service militaire et au camp qui permettent de faire exister, aux yeux de ses enfants, un père que certains, très jeunes, ne connaissent que de nom.



5 – De Vichy à Alger, circulations des oeuvres de KG (1941‐1945)

Les expositions sous l’Occupation et à la Libération :
‐ Le Salon du Prisonnier (Galliéra, 1941‐1942 ; train‐exposition en zone Sud 1942‐1943)
‐ Prisonniers (Lille, 1943 ; Amiens 1943‐1944)
‐ Retour de captivité (Galliéra, 1943)
‐ L’âme des camps (Grand Palais, 1944)
‐ Alger, 1944 ; Tunis, 1944
‐ Le Front des Barbelés (Grand Palais, 1944‐1945)

Les œuvres des prisonniers de guerre font l’objet de très nombreuses expositions dans la France des Années noires, dépecée par l’armistice de 1940, circulant de la zone Sud à la zone Nord, des territoires d’Afrique du Nord et à ceux rattachés au Gauleiter de Bruxelles (Nord et Pas-de-Calais). À Paris, Lille, Amiens, Lyon, Vichy, Bordeaux mais encore à Aurillac, Quimperlé, Nice aussi bien qu’à Alger et Tunis, musées et autres Palais des Congrès ouvrent volontiers leurs salles à l’Art des camps. La presse multiplie les articles élogieux, invitant, avec succès, le public à découvrir ainsi la vie des captifs. Ces expositions constituent un volet important de la politique culturelle du Gouvernement de Vichy mais aussi du Gouvernement Provisoire de la République Française. Cependant, Pétain et De Gaulle n’en font pas la même lecture, chacun proposant son analyse, radicalement différente de celle de son adversaire.


6 – Focus sur quatre artistes d’Occitanie

Artistes occitans bénéficiant d’une certaine notoriété avant-guerre, Louis Cazals, Marcel Delaris, Laurent Escap et Georges Pacouil connaissent Oflags, Stalags ou Kommandos de travail. Il sont parfaitement représentatifs de ce que fut la création artistique des peintres-captifs aussi bien quant aux thèmes représentés que quant au destin des œuvres, montrées pendant la guerre, mises sous le boisseau ensuite. Chaque ensemble graphique est différent parce que chacun a saisi la captivité avec les techniques qui lui sont propres mais aussi avec son vécu et le regard qu’il a porté sur cette expérience, entre dévoilement et censure. Regarder ces œuvres, c’est plonger dans la captivité telle que ces artistes ont voulu et pu la donner à voir.

- Louis Cazals (1912-1995) - Né à Prades, Louis Cazals se forme à la peinture en Roussillon puis à Paris. Revenu en Conflent en 1932, il s’installe à Saint Féliu d’Avall, alliant carrière d’artisan et carrière d’artiste. Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier et envoyé au Stalag III A, dans le Brandebourg. Rapatrié en 1942, il rentre en France avec ses dessins qu’il expose à Torreilles (Pyrénées-Orientales) en février et mars 1943. Il reprend alors son métier de peintre décorateur. Ayant toujours un carnet et un crayon à portée de main, Louis Cazals crayonne inlassablement des scènes du quotidien ou des paysages qu’il retravaille, le soir, dans son atelier.

- Marcel Delaris (1911 – 1995) Né en 1911, Marcel Delaris se forme aux Beaux-Arts à Paris et devient, en 1937, professeur de dessin à Aurillac. Fait prisonnier le 28 juin 1940, il est envoyé au Stalag IIA, dans le Mecklembourg et travaille dans un Kommando agricole. Rapatrié en août 1943, il expose à Aurillac, l’année suivante, quelques-uns de ses nombreux dessins de captivité. Il travaille également à la publication de Kommando A84, un ensemble de vingt tableaux de captivité accompagné de textes de Louis Walter, un autre captif roussillonnais. L’entreprise avorte. Après la guerre, devenu enseignant au lycée François Arago de Perpignan, il continue à peindre tout en s’essayant à d’autres techniques, la céramique par exemple. En 2005, le Musée Terrus, à Elne, lui consacre une exposition à l’occasion du legs d’une partie de ses œuvres.

- Laurent Escap (1913 – 1993) Né en Espagne, Laurent Escap arrive en France en 1920 puis intègre l’École des Beaux-Arts de Toulouse. Ayant pris la nationalité française, il prend part aux combats de 1940. Fait prisonnier en juin, il connait différents Stalags. Libéré en mai 1945, il revient à Toulouse avec ses dessins de captivité. Il reprend ses pinceaux puis se fait maître verrier pour différentes églises de la région. Il meurt en 1993. C’est tout à fait par hasard qu’on retrouve, dans un abri de jardin de la région toulousaine, une partie de son œuvre (toiles, dessins, croquis, fusains, huile, gouaches, etc.) En 2005, lors d’une vente aux enchères, les Archives Départementales de la Haute-Garonne se portent acquéreurs d’un ensemble de 50 dessins de captivité.

- Georges Pacouil (1903-1997) Il naît à Paris, de parents roussillonnais. Il se forme essentiellement auprès de Hippolyte Petitjean, un peintre pointilliste. Décorateur de théâtre, peintre et professeur, il expose dans de nombreux salons et participe à différentes expositions à l’étranger (San Francisco Tunisie, Pittsburg, etc.) On ne sait rien de sa captivité, sinon qu’il en a rapporté de nombreux dessins dont il a tiré un Album de captivité reproduisant dessins et tableaux de sa vie en camp.


7 – Œuvres et mémoires : la captivité en clair‐obscur (1945‐2023)

Le travail de mémoire des historiens et des descendants de prisonniers de guerre

À la Libération, les Prisonniers de guerre ne sont guère invités, sinon sur un strapontin, au banquet de la Victoire. Leur sort semble alors sans commune mesure avec l’indicible drame qu’ont vécu, entre autres, les déportés politiques, résistants et juifs dans les camps de concentration tels que Mauthausen et les centres de mise à mort dont l’effroyablement célèbre Auschwitz. Pendant plus de cinquante ans, un voile pudique, bien souvent teinté d’une ironie que traduit parfaitement le 7ème Art (La vache et le prisonnier par exemple), recouvre les années qu’ils ont passées derrière les barbelés des Oflags, Stalags et Kommandos. Il faut attendre le tournant des XXe et XXIe siècles pour que ces camps reviennent dans la lumière, portés tout à la fois par les travaux des chercheurs, l’historien Yves Durand en premier lieu, et une forte demande sociale de la part des descendants des prisonniers de guerre. Le destin des œuvres de captivité est ainsi à l’unisson de cette mémoire en clair-obscur, disparaissant de l’espace public avant de connaître, depuis une vingtaine d’années, un certain retour en grâce.


1945-1980 : Les cartons du silence De retour en France, les artistes prisonniers de guerre publient leurs dessins de captivité, comme autant de témoignages pour faire connaître et valoir leur sort. Mais, sous l’effet de la fernandélisation dont ils sont l’objet, pour emprunter à l’historien Rémi Dalisson son néologisme éclairant, ils renoncent et remisent leurs œuvres dans quelque carton. Elles n’en sortent que pour illustrer, de loin en loin, les publications de l’entre-soi que sont les bulletins d’anciens K.G. Ils ne renoncent pas pour autant à peindre, consacrant leur talent à saisir des thèmes qui ont alors les faveurs du public.



Des années 1980 à aujourd’hui : Découverte des cartons du silence Depuis une vingtaine d’années, les créations de captivité sortent de la (semi-)clandestinité à laquelle les avait condamnées leur créateur. Mais rares sont celles qui, à l’image du Christ aux prisonniers de Georges Rohner et des dessins de Henry Simon, retrouvent leur statut d’œuvres d’art. Le plus souvent léguées ou vendues aux Archives Départementales et aux Musées de l’Histoire de la Résistance et de la Déportation, elles font l’objet d’expositions où elles figurent à titre documentaire et comme preuves de ce qui fut. Elles constituent ainsi l’axe principal autour duquel s’enroule aujourd’hui la mémoire des prisonniers de guerre. Du reste, sur ce terrain-là, elles coexistent avec des œuvres plus récentes qui placent Oflags et Stalags dans le sillage iconologique de la Shoah.

Téléchargez ici le dossier de presse

Les commissaires de l’exposition

Véronique Moulinié, ethnologue, directrice de recherches CNRS, Héritages UMR 9022 (CY Cergy Paris Université, CNRS, ministère de la Culture) Sa thèse, soutenue en 1996, interrogeait la fabrication des corps et les normes de la sexualité en fonction des âges de la vie, saisies au prisme des chirurgies banalisées que sont l’ablation des végétations, des amygdales et de l’appendicite au cours de l’enfance ou de l’adolescence et de l’hystérectomie lors du « retour d’âge » féminin. Ses recherches actuelles portent, entre autres, sur le travail (lieux, normes, valeurs, représentations) et sur le patrimoine industriel. Elle porte par ailleurs une attention toute particulière aux mémoires des internements durant la Seconde Guerre mondiale (internement des républicains espagnols en France et captivité des soldats français en Allemagne), et notamment à la place et au rôle des arts et des artistes au sein de celles‐ci.

Virginie Soulier, maître de conférences en muséologie et sciences de l’information et de la communication (SIC) à l’Université de Perpignan Via Domitia, CRESEM ‐ Centre de recherche sur les sociétés et environnements méditerranéens Son Ph.D. et doctorat, obtenu en 2013, portait sur la prise en compte de la parole des autochtones et les expositions polyphoniques dans les musées canadiens. Après un double cursus universitaire en France et au Canada, elle a été lauréate du prix Alice Wilson de la Société Royale du Canada. Ses activités d’enseignement et de recherche s’inscrivent en muséologie, expologie, médiation et éducation muséales. Elle est commissaire d’une dizaine d’expositions en France et à l’étranger et mène plusieurs projets de recherche sur la mise en exposition de différents types de patrimoines.
Ces quatre dernières années, elle s’est surtout concentrée sur la médiation numérique en concevant deux musées numériques, l’un dédié au patrimoine iconographique (EducMédias ‐ Région Occitanie), l’autre aux Fêtes du feu des solstices des Pyrénées centrales (Prometheus ‐ Interreg/Poctefa).


Exposition présentée à la Maison des mémoires à Carcassonne
du 9 janvier au 24 février 2024